jeudi, octobre 05, 2006

Bellmer et la censure

J’apprends ce jour en lisant le Monde que « la Whitechapel Art Gallery, l'un des principaux centres d'art londoniens, a écarté de l'exposition qu'elle consacre à l'artiste Hans Bellmer (1902- 1975) une dizaine de dessins. Cette mesure a été prise par la directrice de l'établissement au motif que certaines oeuvres érotiques du peintre, figure majeure du surréalisme, pouvaient choquer la population musulmane de ce quartier populaire. L'exposition, montée par le Centre Pompidou, avait été présentée à Paris, au printemps, puis à Munich. En arrivant à Londres, la commissaire de l'exposition, Agnès de la Beaumelle, a constaté que les surfaces prévues pour l'accrochage étaient insuffisantes. Elle a donc procédé à un premier tri. Mais le 19 septembre, à la veille du vernissage, la directrice de l'établissement, Iwona Blazwick, prit une mesure "réellement grave", estime Mme de la Beaumelle. "De sa seule autorité et en dépit de mes protestations, elle a décroché une dizaine d'oeuvres. Elle les trouvait "sulfureuses" et a clairement évoqué, outre des ligues antipédophiles, le fait qu'il aurait été dangereux de les exposer à la Whitechapel, étant donné que le quartier abrite des populations musulmanes." Les tableaux figuraient pourtant au catalogue de l'exposition. La directrice ne pouvait invoquer la surprise. Personne ne lui avait intimé la moindre consigne, aucune menace n'avait été proférée. La commissaire s'estime donc "clairement confrontée à un cas d'autocensure". »

Je m’interroge.

Si la Whitechapel se réveille soudain en se disant qu’il ne faut pas exposer des œuvres qui risquent de heurter les sensibilités pour leur charge érotique, fallait peut-être pas choisir Bellmer.

Si un lieu d’exposition, et je dis bien un lieu, et non un commissaire d’exposition (puisque la sélection est à la base même de son travail), se met à tailler dans le vif pour retirer les aspects corrosifs d’une œuvre, fallait peut-être pas choisir Bellmer.

Et, surtout, quelle est la légitimité de cette démarche de censure qui vise à revisiter le corpus d’une œuvre ?

Si l’œuvre de Bellmer était effectivement porteuse d’une provocation volontaire à l’égard de populations musulmanes, je comprendrais que puisse se poser la question de sa mise en exposition. Mais cela, sauf grossière erreur de ma part, n’est pas le cas. Alors la censure se légitime-t-elle ? En quoi la Whitechapel peut-elle rendre coupable l’œuvre de Bellmer de provocations dont elle n’est pas volontairement porteuse ?

Et, enfin, devons-nous n’attendre de l’art qu’une vision consensuelle de la réalité ?

J’ai raté l’exposition à Beaubourg, et, aujourd’hui, je le regrette doublement.